Replica

Replica est un projet qui s’inscrit dans une dynamique sociale, à la croisée de la création artistique, de la réparation symbolique et de la réflexion sur la santé mentale.

Il puise son inspiration dans les géants des Flandres françaises et belges — ces figures monumentales qui traversent les carnavals et les fêtes locales.

Replica est un projet au long cours, pensé pour tisser des liens avec différents groupes de personnes, en offrant un espace de recul, le temps d’un processus créatif, pour observer une réplique de soi.

À côté des géants, par leur taille, nous redevenons enfants et nous reconnectons ainsi avec celle ou celui que nous étions.

Ponctué de temps de rencontres, le projet se construit progressivement autour de trois formes artistiques :

  • La réalisation d’un maquillage et d’une prise de vue
  • La fabrication d’un masque
  • La rédaction d’une lettre permettant de produire une forme en papier-mâché

Ces différentes étapes offrent un espace pour interroger la manière dont nous nous percevons et nous racontons, à la fois individuellement et collectivement.

Sortie de résidence à la Cité internationale des Arts - janvier à mars 2026
Soutenue par l'association Françoise pour l'oeuvre contemporaine

La résidence proposée par l’Association Françoise pour l’œuvre contemporaine arrive au début de ma réflexion sur le projet Replica. Fascinée par la popularité des géants du Nord, je me suis intéressée à ces grandes personnes mutiques avec lesquelles on déambule. De leur hauteur, tout doit leur sembler petit. Si les géants devaient se mettre à parler, que nous raconteraient-ils ?
Recensés dans un guide, on y retrouve Rosalie Tata qui côtoie André le Meunier ; l’une, grand- mère protectrice et vendeuse de gâteaux lensoise, et l’autre, figure emblématique d’Houtkerque, est inspiré du dernier meunier de la ville. Volonté d’asseoir un patrimoine en disparition, de créer des alliances entre les villes ou d’imaginer d’autres figures iconiques : les géants rassemblent plusieurs aspects qui m’interpellent.

Tradition, transmission, traduction.

Tout d’abord, il s’agit d’un savoir-faire ancestral et traditionnel, qui renvoie au regroupement. Des habitants d’une même zone géographique décident, d’un commun accord, d’une personnalité à reproduire, d’un visage à figer et à hisser, d’une histoire à inscrire dans le temps. Ces grandes figures sortent des hangars à l’arrivée des beaux jours. Liées au carnaval, elles symbolisent l’espoir et le renouveau après l’hiver. Autrefois, elles pouvaient aussi servir de support de projection à toutes les douleurs vécues le reste de l’année et finir sur un bûcher pour expier ces pensées dans les flammes. Re-naissance.

Par sa taille, le géant ou la géante nécessite l’assistance du groupe pour être structuré, habillé et agrémenté. Outre le facteur-sculpteur qui donne naissance à la figure du géant, le reste des étapes est fréquemment l’œuvre d’associations de personnes retraitées qui mettent leurs connaissances et leur temps au service d’une transmission silencieuse.
Pourtant, c’est dans le bruit que ces figures nous apparaissent. En musique et en rythme, ameutant les foules, on découvre ces grandes personnes qui se meuvent et qui réactivent notre regard d’enfant. Adultes depuis longtemps, et n’étant “que de grands enfants”, il est parfois bien difficile de se reconnecter à celui ou celle que l’on était à l’époque et de voir à travers ses yeux. Replica propose des performances collectives, des temps d’échange et de rencontre pour raviver la possibilité d’être multiple et entrer en dialogue avec nos différentes facettes. Cela suppose de repartir de soi : qu’est-ce qui fait ce que je suis ? Quelles sont mes valeurs ? Mes qualités ? Mes
particularités ? Mes envies ?

En prenant quelques minutes de réflexion, on se lance dans la réalisation d’un autoportrait ou d’un avatar de sa version la plus inspirante. Cette étape est associée au maquillage d’yeux que l’on peint sur les paupières. Cela implique de rester dans le noir… et de soustraire notre sens le plus précieux, celui qui nous relie au monde extérieur. Un moment calme où le temps s’arrête, où l’autre nous guide jusqu’à l’apparition d’un visage qui se superpose au nôtre. Une figure avec un double regard dont l’un est figé et tourné vers l’horizon, qui jamais ne cligne, qui jamais ne se détourne : un témoin fidèle qui veille sur nous, avec nous. L’autre, tourné à l’intérieur de soi, sonde notre corps et se relie à nos autres sens. Le temps d’une prise de vue qui fige cette expérience.

Dérision, transgression, désordre.

Un autre temps propose de créer un masque de son avatar sur mesure. Envelopper son visage pour disparaître et renaître — autre. Une fois la structure assemblée, un coup de ciseau ou l’ajout d’un morceau de carton vient donner forme à notre projection. Bête, super-héros, guerrière : autant de personnalités qui animent et renforcent notre singularité. Les traits de caractère sont accentués et révèlent une version de nous qui nous aurait même échappé jusqu’alors.
L’expérience du carnaval, comme l’explique Michel Agier, ethnologue et anthropologue, implique des frontières à transgresser. Quelque chose est nécessaire pour créer l’espace et le moment rendant possible l’événement du carnaval : un déplacement, un décentrement, un dédoublement du réel sont nécessaires. Le masque sert alors de passerelle pour franchir le seuil de ce monde utopique dans lequel évolue notre personnage. Constitué de toutes ses caractéristiques propres, il nous incombe de l’animer suivant un contrat tacite qui prend effet dès qu’il s’appose sur notre visage. Le reste suit et prend son sens au milieu d’une catharsis collective.
Se découvrir une ou plusieurs altérités est une expérience surprenante à bien des égards. Comment respire notre “autre” ? Quelle langue parle-t-il ? Comment se déplace-t-il ? Et si notre autre franchissait le seuil d’un monde terrible, celui de la maladie par exemple, qu’en serait-il ?
Est-ce que le réseau passe encore là-bas ? Est-ce qu’il y fait beau parfois ? Peut-on revenir en arrière ? Débarquer dans cet endroit inhospitalier signifierait faire la rencontre avec un soi fracturé. Une partie de notre corps nous lâche ou s’active, se déconnecte ou s’alarme. Les voies de communications sont-elles toutes coupées ? La mise en mots, la recherche de sens, (...) sont une façon de réintroduire du corps symbolique là où la chair se révèle au sujet dans ce qu’il y a de plus réel
2, racontent Marie Guérin et Lucie Mahé, psychologues cliniciennes. Cet état qui s’incruste et vient changer notre trajectoire, qu’a t-on à lui dire ? Ce membre qui nous fait souffrir, peut-on le consoler ? Si c’était le cas, qu’auriez-vous à lui dire ? En lui écrivant une lettre, que l’on déchiquette, noie, broie puis malaxe, nous mâchons nos mots pour lui donner une toute autre forme.

Expérimentation, improvisation, transformation.

Ces trois mois de résidence m’ont permis de statuer sur le format et le contenu de ces rencontres. D’abord écrits sur la base d’ateliers de pratique pouvant inspirer un projet de film, j’ai tenté de tout lier pêle-mêle. Elaborés ensuite comme performances participatives, la tournure de ces temps de rencontres et pratiques m’ont paru s’enrichir de nuances. Disparaître sous un masque, devenir aveugle ou parler à une zone de son corps en souffrance relève de la performance. Ainsi je me suis essayée à ces propositions et je les ai filmées à la manière des tutoriels. Sans prévision aucune, j’allumais la caméra sans savoir ce que j’allais produire. C’est alors que je me suis trouvée muette. Impossible de décrire ou anticiper ce que j’allais faire.
Silencieuse, j’avançais dans le brouillard.

Reprenant le positionnement de la caméra « à la place de mes yeux », l’angle de vue montre mes mains faiseuses et rappelle la vue que pourraient adopter les géants. De là-haut, nous avons tous l’air d’enfants pour eux. Le regard déporté, j’observe ce que je filme sur mon téléphone. Ce déplacement du regard et le silence dans lequel je me trouvais m’ont rappelé un livre qui m’avait provoqué beaucoup d’émotions lorsque j’étais enfant : L’Histoire d’Helen Keller de Lorena A. Hickock*. L’histoire de cette enfant qui se retrouve aveugle, sourde et muette après une maladie à l’âge de deux ans m’avait stupéfaite. Sans couleurs ni sons, elle apprendra cinq ans plus tard, grâce à une préceptrice, que chaque chose a un signe, traduisant ainsi le monde à sa manière.

Comment réagissez-vous lorsque les choses ne se déroulent pas comme vous l’aviez prévu ? Cette question m’a été posée lors d’un entretien avec Estelle Francès, fondatrice de la Fondation Francès et de l’association Françoise pour l’œuvre contemporaine, et Esin Ayber, coordinatrice de la résidence. Confiante, je ne percevais pas encore le pas de côté que j’allais devoir faire pour accepter de ne pas être en contrôle. Faire confiance, aux autres comme à soi-même, peut sembler si lointain et abstrait qu’aucun signe ne semble pouvoir les nommer. Les expérimentations, les projections, les balbutiements et les trébuchements m’ont pourtant peu à peu conduite vers ce que je cherchais. En transformant les idées comme les matières, j’ai traversé différents états et différentes époques de ma vie. J’y ai découvert que toutes les versions de ce que j’ai été sont rassemblées en moi, comme autant de strates géographiques ou de répliques sismiques.

Sarah Feuillas

Notes :
1 Le rite carnavalesque. Toujours recommencé, entre transgression et sédition, Michel
Agier, pages 67 à 69.
2 La question du corps et le corps en question. L’accompagnement psychologique en
oncologie, par Marie Guérin et Lucie Mahé, pages 23 à 25.
*3 L’Histoire d’Helen Keller, Lorena A. Hickock, 1958, ed.PKJ

Voir aussi: